Louis Aragon (1897 - 1982) -
Les mots m'ont pris par la main
J'aurais voulu parler de cela sans image
Des amis des amours de ce qu'il en advint
Montrer ce monde et ses visages
Dans la couleur des années vingt
Et j'aurais retracé le vieil itinéraire
Refait patiemment dans le passé décrit
Les pas réel qui nous menèrent
D'un bout à l'autre de Paris
D'un bout à l'autre de la nuit et de nous-mêmes
Les yeux perdus le cœur battant la tête en feu
Pris à notre propre système
Battus à notre propre jeu
Nous qui disions tout haut ce que les autres turent
L'outrage pour soleil et pour loi le défi
Opposant l'injure à l'injure
Et le rêve aux philosophies
Univers furieux de paille et de paroles
J'ai peine à démêler le délire et la vie
Il n'y a que des herbes folles
Sur le chemin que j'ai suivi
Je revois ce temps-là sans y plus rien comprendre
Pour qui ne brûle plus la flamme est sans objet
Le souvenir n'est qu'une cendre
Une ombre au mur qui me singeait
Si je tourne mes yeux vers ces heures premières
Je ne reconnais plus à leurs gestes déments
Dans l'affolement des lumières
Ceux que nous fûmes un moment
Malgré tout ce qui vint nous séparer ensemble
Ô mes amis d'alors c'est vous que je revois
Et dans ma mémoire qui tremble
Vous gardez vos yeux d'autrefois