Léon-Paul Fargue (1876 - 1947) - Le piéton de Paris

Léon-Paul Fargues, le piéton légendaire

 

Son titre le plus connu est le Piéton de Paris, c’est tout dire mais pas assez : que son auteur fut d’abord un grand poète, qui continua de broder la légende de Paris .

Piéton de Paris, un titre où l’enferme une postérité négligente : tout est dit ou du moins on le croit.

A Montparnasse, la plaque de l’immeuble, où il est mort le 24 novembre 1947, au 1 place Léon-Paul Fargue, le qualifie « poète et piéton de Paris » : c’est ouvrir un peu l’éventail, en risquant une répétition, car il n’est piéton de Paris que parceque, tout d’abord, il est poète.


Léon-Paul Fargue par Raymond Wood, 1932.

Le « piéton de Paris » a su tirer toute la poésie de la capitale qu’il arpentait inlassablement.

A sa mort, son ami Jean Galtier-Boissière évoque dans son journal « ce poète très authentique, ce causeur au prodigieux vocabulaire » : « Pendant combien d’heures l’ai-je écouté avec ravissement dérouler ses étincelantes arabesques verbales …

Certaine aube, au Cocher fidèle près de la gare Montparnasse , toute la faune nocturne, chauffeurs de taxi attendant le train de la nuit de Bretagne, marlous en goguette, putiansaux hautes bottines craquantes, vieilles mendiantes édentées, entourait nottre guéridon, debout bouche bée, suspendue aux improvisations de cet illustre charmeur. »

Une attaque l’avait terrassé deux ans plus tôt, le laissant hémiplégique, et Galtier-Boissière l’a dépeint, « cloué au lit, demi-mort, piéton désormais enchaîné » , le suppliant de l’informer, demandant des nouvelles des vivants, s’enquérant avidement des nouveaux bistrots à la mode : « Va-t-on encore chez magelaine et à la Grenouille ? ».
« Cet illustre charmeur » :c’est bien d’un charme qu’il s’agit, qui ne cesse d’opérer.

La légende de Fargue a précédé son œuvre. Dès 1927, n’ayant presque rien publié, « il fait l’objet d’une admiration qui repose sur une immense œuvre non écrite « , ces farguiana répandues en paroles pendant le « piétonnement » (le mot est de lui) de ses déambulations nocturnes : « Ce sont , dira son ami Larbaud, les étincelles de la forge et les scories d’un métal en fusion dans la profondeur » . C’était replacer l’art de la « causerie », dont fargue était le maître incontestés, à son niveau convenable.

 

Léon-Paul Fargue (1876 – 1947) est né dans le 1er arrondissement de Paris, « le plus petit de la famille », mais « le cœur », « le noyau de l’incomparable fruit », : « comme si la poudre même de Paris se fût rassemblée là, entre les ravissantes maçonneries, les baies et les arcades de ce coin qui joue sans cesse à faire oublier la mort pour la joie, la mélancolie pour l’esprit de création enthousiaste ».

Ce n’est pourtant pas le quartier de son enfance ; « mon quartier » comme il l’écrira, où il est « presque né », c’est le X ème, entre les deux gares, du Nord et de l’Est, et le canal Saint Martin, « frontière naturelle de cette patrie » : « il y avait une certaine richesse de façades, d’impasses, de croisements, de rues, de soupirs furtifs sous des voûtes, […] des couleurs qui ne cherchent pas à voir trop grand […] ; la gare de l’Est où tant de fois, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, j’ai conduit des amis à leurs rapides, simplement pour noyer mon vieux crâne dans les ombres et les fumées, pour être heureux par l’absurde … »

« Ecrire, dira Léon-Paul Fargue, c’est savoir dérober des secrets qu’il faut encore savoir transformer en diamants. » Les secrets  de Paris, sont avec lui mis au pillage et quand aux diamants qu’il en tire, il est orfèvre, expression qu’il rend à sa fraîcheur littérale.

Le Paris du petit peuple, des « infiniment petits de l’âme », «  le Tout-Hors-la-Loi » qui fait de Villon un contemporain d’Eugène Dabit et de son Hôtel du Nord, c’est pour lui le prologue biographique qui ne cesse de l’accompagner comme une discrète rumeur de fantômes.

Il est élève au collège Rollin, depuis Jacques-Decour, où il a pour professeur Mallarmé et pour condisciple Henri Barbusse, puis khâgneux au lycée Henri-IV, où il suit les cours d’Henri Bergson et se lie d’amitié avec Alfred Jarry, « mon vieux et cher Jarry », l’un des fantômes qui reviennent le plus souvent dans ses chroniques, celles, donc, du Piéton de Paris (1939),  et les autres qui les complètent, éparpillées dans les journaux à partir de 1934 et rassemblées dans ce volume, avec les dernières qui ont quelque chose de contraint, de transi, comme si tout à coup, la muse de Fargue avait pris froid.

Hémiplégique à partir du printemps 1943, le chroniquer de « la ville joyeuse universelle et bonne fille » se fait plus élégique, laisse filer les souvernirs et ne taille plus assez peut-être dans son « prodigieux vocabulaire », « je me retournerai souvent » : le conseil d’Apollinaire est fatal aux poètes, on devrait le savoir depuis Orphée.

 


Le moulin rouge en 1930

Danseuses au  Moulin Rouge dans les années 1930

 

Ce qu’il cherche, ce qu’il trouve, c’est l’esprit de Paris.

Le Paris de Fargue, celui des années 1930, n’est plus tout à fait celui d’Apollinaire, ni celui de Léon Daudet ni, sans remonter au déluge, « le vieux  Paris » d’Edouard Drumont : c’est le Paris, « arrivé à ce point de finition qu’il se donnait en spectacle pour le spectacle », dont Fargue est bien autre chose que l’historien, ou le chroniqueur, comme « ces chroniques » pourraient le laisser croire: ce qu’il cherche, ce qu’il trouve plutôt, c’est à travers tout ce dont il parle, l’esprit de Paris, on ne sait quoi d’infime et de quintessentiel qui ne peut ni s’inventer ni se contrefaire. « La poésie de Paris, [ …] c’est une disposition qui se manifeste par touches aussi légères que le passage d’une ombre d’insecte. ».  En 1939, c’est déjà au passé que Fargue parle du Parisien : « le Parisien était un homme que l’on aimait à rencontrer, qui savait tout, qui vous souriait, même fatigué, même agacé par votre présence, et qui vous disait toujours ! « Comme je suis content de vous voir ! » Au bout d’une demi-heure, il l’était réellement ! … »  « Il y a, chez certains hommes, des trésors de bonne grâce, d’esprit, de gentillesse, le tout assaisonné de rosseries délicieuses et de malice ; des trésors de patience et de rouerie, des mélanges de politesse et de resquillage «  qui rendaient le Parisien « indispensable », à Paris, mais aussi au reste du monde, Fargue les cherche, comme les neiges d’antan.

Ces Parisiens disparus, il les nomme : Forain, Lucien Guitry, Alphonse Allais, Boni de Castallane, Edouard VII, l’évocation tournerait vite, s’il n’y prenait garde, à la convocation de fantômes. Quand il veut faire le tableau symétrique de la Parisienne, il cède à la nostalgie : force lui est de déclarer « la disparition de ce joli monstre »; il le fait constater à son cadet Paul Morand, qui « eut le talent de [nous] présenter le haut personnel féminin d’après-guerre: il n’aperçut point de Parisiennes sur la carte du tendre du XXème siècle, et ne [nous] fit connaître que des excitées, des bohémiennes, des excentriques ou des révolutionnaires. »


Les bouquinistes des quais de Seine dans les années 1930

Une ville qui révèle ses secrets à qui sait les « tranformer en diamants »

L’après-guerre, c’est-à-dire l’entre deux-deux-guerres, les nuits du Bœuf sur le Toit, qui accueille les artistes à la mode et « lesgens du monde en état de prurit artistique », (« on voyait là la Botin mondain, le Sport, l’Annuaire des artistes, la Banque, le Chantage qui se faisaient risette »), et surtout MontParnasse, celui des peintres et des poètes, le vrai que Fargue a connu, dont il énumère « le véritable état major » : Moréas, Whisler, Jarry, Salmon, et les amis d’Apollinaire chantés dans ses calligrammes: Cremnitz, Derain, Max Jacob, « haut patronage de morts et de vivants qui donne encore le ton aux débutants dans l’art d’avoir du génie ». Et puis le toc, qui suit le vrai comme son ombre, le « carrefour Montparnasse-Raspail », où s’étale tout le déchet, et parfois l’élite, de l’Europe « intellectuelle et artistique » : tel poète obscur, tel peintre qui veut réussir à Bucarest ou à Séville, doit nécessairement, dans l’état actuel du vieux continent, avoir fait un peu de service militaire à la Rotonde ou à la Coupolle, deux académies de trottoir où s’enseignent la vie de bohème, le mépris du bourgeois, l’humour et la soûlographie.  La crise a porté un assez sérieux coup à Montparnasse.  Mais nous y  y connûmes une agitation qui tenait du déluge, du grand siècle et de la fin du monde.»

 

« La vie de café », qu’il mène avant de la dépeindre, Fargue la définit, toujours au passé, comme « une entreprise menée contre le désespoir, et celle qui donnait les résultats les meilleurs ».

Sur les Champs-Elysées, en cherchant les stations de sa noothérapie, si l’on peut désigner ainsi cette cure de jouvence de l’esprit par étourdissement (Fargue était amateur de bibelots de vocabulaire, ses mânes accepteront cette forgerie), il ne voit guère que le Fouquet’s où s’arrêter. Ses pas d’eux-mêmes l’entraînent à Saint-Germain-des-Prés, au Flore, et aux Deux Magots, les voisins qui se regardent en chiens de faïence ; aux deux Magots où Alfred jarry « tirait des coups de revolvers à poudre au plafond » et au Flore, qui n’avait pas encore d’autre légende littéraire et politique qu’Apollinaire et Charles Mauras…Toutefois, aux yeux de Fargue, le lieu le plus Parisien, de Saint-Germain-des-Prés est sans contexte la Brasserie Lipp, que son père et son oncle avait décorée de céramique et de mosaïques. Il y va, « comme un Anglais à son club », parce que Lipp est « aussi indispensable au décor parisien et au bon fonctionnement du pittoresque social que le ministère de l’Inérieur, la foire du Trône ou la traversée de Paris à la nage ».

La deuxième chronique du Piéton de Paris s’intitule « Feu Montmartre » ; on sent bien que le titre secret de toute son oeuvre , qu’il conjure de toute ses « étincelles », serait « Feu Paris »
Léon-Paul Fargue, en proie aux « crises de fantômes », réclame au souvenir qui, peu à peu, prend la place de la réalité visible cette consolidation du voyageur sédentaire, le poème sans fin de Paris qu’il compose en espérant que « jusqu’à la dernière minute , Paris [lui] gardera l’illusion que l’amitié est devant, que l’amour est à côté, que le cœur, le sourire, la confiance, la loyauté sont peut-être au tournant  de ce coin de rue …. »





  dit par Jacques LEVY.